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PRENDRE DE LA HAUTEUR : LA VIE DAERO-CLUB
par Mireille Morgan-Smith
Suprême forme de vagabondage et dintimité avec la ville, la promenade aérienne fait entrer lobservateur dans la troisième dimension de lespace urbain, aiguisant son regard comme celui de laigle. Cette connaissance de leur cité, les aviateurs de lAéro-club du Doubs peuvent se loffrir chaque fois quils décollent de leur aérodrome. Nous tenterons dans cette ethnographie de rendre compte de leur façon de penser et de symboliser leur activité, de décrire leur imaginaire, leur naïveté parfois, en somme dexpliciter tout ce qui en fait une " tribu " moderne, unie par cette activité spécifique. La pratique aéronautique dans lunivers de laéro-club contraste étrangement avec celle que le public connaît dans les grands aéroports internationaux , non pas seulement du point de vue de la taille des installations et de leur importance économique ou politique pour la ville, mais surtout du point de vue du rapport à la machine : la représentation quon se fait de lavion est toute autre. Dans laéroport international, laéronef est devenu un objet utilitaire, en contact superficiel et momentané avec ses usagers ; les pilotes eux-mêmes conduisent ces gros engins sans sy investir affectivement. Cest tout le contraire de lAéro-club où lon " dorlote " les avions, où lon pilote en symbiose avec lappareil, où les aviateurs cultivent entre eux des liens par lintermédiaire de cette passion commune. Du point de vue de la méthode, lenquête a été facilitée par laccueil remarquablement chaleureux des membres de lAéro-club. Presque toutes les personnes entrées sur laire de laérodrome de Thise, environ une cinquantaine pendant la semaine de lobservation, ont été interrogées. Nous avons observé les pilotes dans leurs activités, et y avons participé en montant comme passager (dans le rôle du " sac de sable " ) en avion à moteur et en motoplaneur pour de petites promenades dont la plus longue nous a conduite jusquà laéroport international de Bâle en Suisse et à Mulhouse (à 150 km de Besançon).
LAéro-club de Besançon-Thise : un peu dhistoire...
Lhistoire aéronautique de Besançon commence en 1911, quand un meeting aérien organisé dans la banlieue de Besançon recueille " un énorme succès populaire ". Alors que Blériot na accompli son exploit que deux ans auparavant en traversant la Manche, il est à remarquer le précoce intérêt des Bisontins pour les avions. En 1932, sous la pression de lAéro-club de France qui multipliait les démarches pour aménager un terrain daviation à utilité touristique, commerciale et peut-être militaire à Besançon, le Ministère de lAir accorde une subvention au Département pour lachat dun terrain dans la plaine de Thise. Ainsi naît lAérodrome Départemental. Les membres du Club fournissent un important effort financier pour acheter un appareil, peint aux couleurs de Besançon, permettant de breveter sur place les sociétaires qui le désirent. Le premier essor est donné au développement de laviation privée dans le département. En 1934, réunissant plusieurs associations, lAéro-club du Doubs est créé et se donne pour objet " toute activité se rattachant à laviation ", cest-à-dire la réunion amicale des passionnés daviation, la formation des pilotes, lorganisation des fêtes et des meetings, la constitution de terrains datterrissage et lachat davions, la pratique du tourisme aérien " dans les meilleures conditions ".... De ce passé, lAéro-club retirera une légitimité qui fera la fierté de ses membres. Mais commençons par les présentations : qui sont donc ces Fous volants de notre époque ?
Composition de lAéro-club
LAéro-club compte environ cent cinquante membres, chiffre relativement stable depuis vingt ans, qui se répartissent dans les quatre associations de Vol Moteur, de Vol à Voile, de Modélisme (dite les " Aigles comtois ") et dULM (les " Lépidoptères "). Beaucoup sont inscrits dans plusieurs associations à la fois. Cest une société presque exclusivement masculine, où tous les âges sont représentés mais concentrés sur la classe dâge des 45-54 ans, lâge mûr où lon possède la pleine puissance de ses moyens économiques et sociaux. Laéronautique est en effet un loisir coûteux (lheure de vol coûte environ 500 F), ce qui rend logique la forte proportion de professions à haut niveau de revenus : près de la moitié des membres appartient à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures. Pourtant cette société ne se crispe pas sur son identité masculine, ni sur la richesse financière de ses membres. Les femmes sont peu nombreuses parmi les pilotes, comme dans dautres sports dorigine militaire et utilisant une technologie poussée, mais elles sinvestissent intensément : lune fait partie du conseil dadministration, une autre est pilote de chasse, une autre championne de France de voltige aérienne (Marianne Shaw ). Le Club comprend des catégories relativement moins argentées comme celle des étudiants (un quart des membres ; ceux-ci ont tendance à plutôt pratiquer le vol à voile), des retraités et dautres (professions intermédiaires, commerçants et artisans, techniciens). Les membres se défendent de vouloir réunir une élite fortunée fermée à tout contact social autre que lentre-soi des privilégiés. Autrefois, le Club réunissait " tout le gratin " de Besançon. Mais vers 1960 certains membres du Club, dont le président de la Chambre de commerce et dautres puissants notables bisontins, à la suite dun désaccord, sont allés créer leur aérodrome à La Vèze, sur danciens terrains marécageux dans les hauteurs de Besançon. Cet autre Club regroupe les pilotes dhélicoptère (loisir quatre fois plus coûteux que lavion), les parachutistes et les hommes daffaire habitués . Thise résout la concurrence latente qui loppose à La Vèze en mettant en avant son antériorité historique. Par conséquent, le recrutement des membres sest un peu " démocratisé ". " Le Club est ouvert à tous ", disent ceux de Thise, en ajoutant : " pourvu quon puisse payer... ". Mais à leur regret, " souvent les gens ont du mal à venir à lAéro-club car ils croient que cest un sport de riche ". Pour preuve de cette ouverture, ils font remarquer qu " il y a même un Arabe " qui bricole son avion avec les autres dans le hangar. Quelques membres du Club ont un rôle important dans la cité : un conseiller municipal de Besançon, un représentant dune des familles les plus riches de Besançon et plusieurs anciens hauts fonctionnaires font partie du Club. Mais apparemment cela ne donne pas plus de poids politique à lAéro-Club (qui aurait ainsi pu espérer des subventions conséquentes). Peut-être vient-on au Club non pour jouer de ses galons civils mais au contraire pour sen dévêtir, ne serait-ce que momentanément, et en porter dautres, ceux du pilote expérimenté, de son héroïsme... ou tout simplement pour retrouver un esprit de jeu. " Les pilotes sont de grands enfants, des gamins qui jouent avec de gros jouets sans peser lourd dans léconomie ", disent-ils. Le Club est géré avec un grand sérieux institutionnel par ses membres : lon reconnaît linfluence des nombreux cadres dentreprise qui reproduisent là le schéma de gestion de leur propre société, le transposant dans cette association de loisirs. Il y a un bureau directeur, un conseil dadministration, dont les membres ont le titre de président, vice-président (on les nomme souvent ainsi, mi sérieusement, mi par plaisanterie) ; on parle de " chiffre daffaires ", qui, en étant pour le Club de 1,7 million de F en 1996, exige quon le gère avec rigueur, avec un minimum de rationalité du moins. Des membres ayant du temps et de lancienneté dans lAéro-club sont " bénévoles " pour la gestion de lassociation (seuls le chef pilote et le mécanicien sont salariés). Pourtant, la forme associative demeure avec son nécessaire désordre. Expert en gestion, lun des membres ne se privait pas de dire que lAéro-club était " une démocratie poussée à son paroxysme " avec " sur 150 avis, 149 contestations ", une situation tout simplement " ingérable " malgré limportant " parc machine ". " Tout le monde veut être président sans lêtre " (pourtant cette année, pour la première fois, il y a moins de candidatures quil ny a de postes à pourvoir dans le conseil dadministration). " Mais il y a de bons côtés, pas autant de rigueur et de difficultés dans les relations. On sentend au moins sur les avions. " Mélange subtilement dosé, la forme associative et le cadre de lentreprise donnent un reflet particulier au groupe. En plus dune petite cotisation annuelle, chaque membre crédite son compte personnel qui lui permet autant dheures de vol quil le désire. Une " honnête moyenne " se situerait à 20 000 F par an (pour lun des membres, gérant de société), mais ce budget est très variable suivant les individus. Si lon tient compte aussi de lachat davions auquel on peut prendre part, cette activité peut se révéler très chère .
Lespace de laérodrome
Ce terrain daviation a été installé dans la plaine de Thise sur une vaste étendue dherbe plane, encadrée au nord par le chemin de fer, et au sud séparée du Doubs par une digue sur laquelle passe la route nationale vers Belfort. Cette digue nempêche pas la rivière de déborder certains hivers et de transformer le terrain en lac où voguent les planches à voile, ou en patinoire si le froid est assez vif. Cest dailleurs parce quil est inondable que ce terrain a été épargné des promoteurs immobiliers. Cet inconvénient na pas lair de gêner les pilotes qui de toute manière ne volent pas par mauvais temps et profitent de lhiver pour faire les réparations nécessaires. Laérodrome reste un espace ludique utilisable en toute saison. Il est réduit à sa plus simple expression, ce qui contraste fortement avec ce que lon connaît des grands aéroports. Trois bâtiments suffisent à son fonctionnement : un " club house " et un bar constituent lespace de rencontre; quant au pôle technique, il est formé par les hangars devant lesquels souvrent les pistes. Les tout premiers aérodromes des années 1910-20 étaient aménagés sur le même schéma. Cette simplicité des lieux correspond à la simplicité de la pratique toute tournée vers le plaisir de la promenade aérienne, loin de langoisse de lunivers anonyme des aérogares modernes. Le premier bâtiment que lon remarque en arrivant, le " club house ", est une petite maison construite à côté du bar. Fraîchement rénovée, elle sert aux besoins administratifs du Club. Elle comporte dans un angle la tour de contrôle, matérialisée par sa baie vitrée et la radio utilisée lors des meetings aériens. Avant quil nexiste, le " club " se trouvait dans le bar, invitant chacun à boire un coup avant de voler, cimentant les relations entre les membres et entretenant la convivialité du Club; le fait quil en soit séparé maintenant lui donne moins de chaleur. Une carte daviation est affichée au mur, à côté du registre de vol et des clefs des avions; il y a aussi un tableau dannonces, et dans un cadre suspendu à lentrée le " Serment dIcare " ... Les modélistes et les vélivoles possèdent leurs propres locaux, bricolés à lintérieur des hangars, et qui servent à la fois despaces de rangement, de salle de réunion, de bureau, datelier pour la fabrication et la réparation des aéronefs. Quand quelquun arrive à lAéro-club, il commence par serrer la main à tous ceux qui sont présents, hommes et femmes. Il regarde le temps, la manche à air, et décide sil va voler ou non. Si les conditions météorologiques ne sont pas suffisamment idéales, sil y a trop de vent ou sil pleut, il va boire un coup à la buvette, au " T6 " (du nom dun ancien type davion militaire américain). Ceux qui travaillent à proximité de lAéro-club viennent souvent y déjeuner, face au grand planisphère qui couvre tout un mur et fait rêver de longs trajets jusquen Amérique du Sud. En hiver on installe la table devant la cheminée où brûle un bon feu et on déguste avec les copains une cuisine simple et familiale préparée par la tenancière. Derrière la baie vitrée une terrasse peut accueillir les pilotes et leurs familles quand il y a un rayon de soleil. Les immenses hangars abritent à la fois les avions et les ateliers. En tôle ondulée et un peu rouillés, ils datent de 1930 et ont une charpente remarquable : les deux hangars accolés sont très larges, pourtant les poutrelles dacier sont disposées de telle sorte que, par une habile composition des forces, il ny a aucun pilier qui soutienne la voûte au centre, ce qui permet le rangement des avions de grande envergure. Le sol à lintérieur est bétonné, ainsi que devant les hangars et jusquau bout du " taxiway ", piste en dur qui conduit au milieu du terrain datterrissage. Très exceptionnels, ces hangars devraient être classés un jour monuments historiques. Les vitres du haut se souviennent encore des mitrailles des chasseurs tirant en rase-mottes durant la Deuxième guerre mondiale : la trace des balles est restée dans le verre et la tôle. La brochure de lAéro-club commente quen 1965 les hangars se sont transformés en " cathédrale " le temps dune messe solennelle avec bénédiction des aéronefs, révélant limportance symbolique dont les pilotes les investissent: ces hangars sont lécrin précieux de leurs avions, là où ils accomplissent presque rituellement tous les gestes nécéssaires à leur entretien, à la préparation des vols, etc. Tout vénérables quils soient, ils nen ont pas moins subi le passage de graffiteurs sur la façade arrière. Comme dans un aéroport, la piste de décollage et les hangars sont interdits aux non-membres, par mesure de sécurité. On réprime avec sévérité ceux qui osent sapprocher de trop près des avions sans permission. Des pancartes disséminées sur laérodrome indiquent les autres interdictions comme une muette police des espaces (ne pas fumer près de la pompe à essence, ne pas saventurer sur la piste...). Par contraste, la piste est un espace de liberté. Cette grande étendue de gazon rappelle quon pratique ici un sport de plein air. Des daims, des lièvres et dautres animaux la traversent souvent. Les pilotes remarquent le vol immobile des busards guettant une proie ou les apparitions doiseaux rares... Dune certaine façon, ils sentent quils leur sont apparentés.
Les personnages
Être pilote, cest faire partie dune grande famille dont les limites dépassent les frontières. Cette pratique, liée à leur amour des avions et de tout ce qui touche à laéronautique, unit les membres du Club et établit la communion avec tous les autres pilotes français et de létranger. Les pilotes partagent le même système de valeur, qui tout en les haussant à leur statut de pilote, installe aussi une hiérarchie entre eux. La valeur dun pilote, cest son expérience, code international de reconnaissance dans ce milieu. Les pilotes déclinent leur nombre dheures de vol comme sil sagissait de leur carte didentité. Les élèves prennent des leçons avec le chef pilote ou lun des instructeurs du Club - il faut environ 15 heures pour obtenir son brevet de base. Le jour où ils sont " lâchés ", prouvant quils savent piloter sans linstructeur à leurs côtés, ils entrent dans la grande famille des pilotes. On peut ensuite passer les brevets supérieurs, pour transporter des passagers, voler aux instruments sans visibilité... A partir de ce moment et à condition quil vole régulièrement, le pilote comptabilise soigneusement ses heures de vol, indicateurs de son expérience. Le chef pilote, qui pilote depuis toujours et par tout temps, a plus de 17 000 heures de vol à son actif, mais la plupart des membres ont seulement quelques centaines dheures. De jeunes pilotes ayant dans laviation une visée professionnelle sont " stagiaires "; ce seront de futurs pilotes de ligne, ou des pilotes de chasse sils sont militaires, les premiers étant mieux payés, mais les seconds ayant le prestige. LAéro-club leur sert de tremplin à la carrière aéronautique. Leur brevet en poche, ceux qui ont un avion privé partent pour de grandes randonnées jusquen Afrique, en Italie, ou dans le Sud de la France ; les autres volent avec les avions du Club dans un périmètre restreint au-dessus de Besançon. Les anciens du Club, dont certains sont là depuis les années cinquante, essaient dassurer une présence permanente au Club, au cas où, par exemple, des avions voudraient se ravitailler à la pompe à essence - cest un devoir dêtre présent pour les camarades en difficulté - mais surtout pour cultiver l" ambiance aéro-club ", dont ils sont les détenteurs et quils voudraient transmettre aux plus jeunes. Les pilotes forment aussi une famille au sens strict : on est souvent pilote de père en fils. Le milieu familial a une influence sur le choix de ce loisir : quand le père ou loncle a été pilote, ou plus largement quand des membres de la parenté ou des amis proches ont touché de près au monde de laviation, il est courant que lon devienne aviateur. Le plus jeune des élèves-pilotes de lAéro-club a avoué être larrière-petit-fils de linstructeur de Saint-Exupéry : une illustre ascendance ! Limaginaire familial impressionne sûrement les individus, de même le prestige de lArmée de lAir ou de lAviation Civile : quel rêve de devenir pilote de chasse ou commandant de bord sur un Boeing ! Il est courant que des pilotes pratiquent lalpinisme et la voile, sports bourgeois mais aussi sports daltitude et de vitesse, usant comme lavion de la force des éléments naturels, de la mer, de la montagne. Certains ont bricolé leur propre bateau comme ils ont bricolé de toutes pièces leur avion. Il est à remarquer quen dehors dune certaine ostentation sociale à être pilote, il y a aussi un goût du risque, de la hauteur, peut-être symbolique dune hauteur sociale, significative dune recherche de " distinction " selon le terme de Bourdieu, ou de laspiration à former avec lobjet technique un tout maîtrisé comme un prolongement du corps, un " montage " socio-technique comme le conçoit Marcel Mauss . Le Club emploie un mécanicien pour entretenir les avions. Ancien militaire, il parle de ces avions comme de ses enfants. Il leur voue de tendres sentiments, connaît les " faiblesses " de chacun. Il vient les voir même pendant son jour de congé. De nombreux membres possèdent leur avion privé, et la plupart lentretiennent eux-mêmes. Certains pilotes lont construit eux-mêmes, alors quil aurait été moins cher de lacheter doccasion. Mais cest incomparable : quand on conçoit soi-même son avion, il devient unique, toutes les pièces sont faites sur mesure. Les plans sont achetés, un peu modifiés ou complétés ; on acquiert le moteur et on le modifie un peu. Faire faire les réparations par un atelier serait très onéreux, explique-t-on. On bricole seul, en glanant éventuellement des conseils parmi ses amis. On sapproprie ainsi son aéronef, comme les motards font avec leurs motos, en fouaillant dans leurs entrailles. " Cest sympa de lentretenir. On préfère le faire soi-même, comme cela on est sûr que ce sera bien fait... Cest comme cultiver son potager. Aller à Carrefour acheter les légumes, cest moins cher et moins fatigant, mais ce nest pas la même chose... " Les pilotes sont daccord sur ce point : dans lAéro-club, ils possèdent de " vrais " avions. Ce ne sont pas des Boeing qui ont lair de bus, doù on ne voit rien et où on ne sent rien en vol. Même si maintenant leurs avions ont tendance à être plus simples, plus policés, plus anonymes quavant, soupire le chef-pilote
Les vélivoles
Parmi les pilotes, ceux qui pilotent les planeurs sont à part. Les vélivoles sont aux pilotes davion à moteur ce que les navigateurs en voilier sont aux pilotes de bateau à moteur. Contrairement au vol moteur, le vol à voile est considéré comme un sport exigeant une fine perception de lenvironnement aérien, des courants dair ascendants, moteur du planeur. Il faut être en bonne condition physique. Par rapport aux avions à moteur compacts et lourds, les planeurs ont lélégance de leurs longues et fines ailes blanches ; nayant pas de moteur ils ne connaissent que peu dennuis mécaniques. Pour eux, il ne sagit pas de parcourir une longue distance (sauf en compétition) mais de voler le plus longtemps possible, pour le plaisir de se trouver en harmonie avec cet environnement aérien. Comme dans un sport collectif, les vélivoles cultivent la solidarité, lentraide, le travail en équipe. On a besoin en effet dêtre plusieurs pour mettre en route un planeur : il faut que quelquun tienne laile au décollage pour léquilibrer et que quelquun dautre pilote le remorqueur. Puis si le pilote a " fait une vache ", cest à dire quil sest posé dans un champ sans pouvoir retourner à laérodrome, les " copains " doivent amener la voiture et la longue remorque, éventuellement déménager les clôtures en chemin ou couper les barbelés, sépuiser en manuvres compliquées pour passer avec lencombrante remorque dans les petits chemins caillouteux et les virages serrés, car il arrive que le beau champ aperçu du ciel par le pilote soit en fait un endroit presque inaccessible en voiture. Un dépannage peut prendre toute une journée, il arrive même que le retour se fasse à deux heures du matin, à lépuisement général. Ces histoires de vaches sont rocambolesques. Certains aviateurs du Club se sont vachés en plein centre ville à Dole, dautres dans le creux dun torrent, broyant le planeur en mille morceaux. Parfois, si cest un beau champ, et que toutes les conditions de sécurité sont respectées, le remorqueur vient lui-même chercher le planeur. Le lendemain, celui qui sest vaché doit payer une omelette géante bien arrosée aux braves copains qui lont secouru. Les histoires que lon transmet ainsi font la culture et le " folklore " des vélivoles, loccasion de faire durer le plaisir en les racontant encore et encore... Il y a tout sorte dhistoires drôles ou mystérieuses sur les avions eux-mêmes et les péripéties que les pilotes ont eu à leur bord. Parmi les moments les plus forts, ces derniers racontent les peurs bleues quils se sont faites en vol : lentrée par accident dans un nuage qui nen finissait pas (cest très dangereux : on peut percuter un autre avion), un atterrissage difficile dans les montagnes suisses, mais aussi des émotions agréables comme laccueil chaleureux dune hôtesse sur lun des aérodromes visités, la beauté du paysage enneigé dun autre terrain datterrissage, découvert à la descente davion... Les vélivoles ont en permanence dans leur local de quoi festoyer. Bières fraîches et victuailles servent à réconforter le groupe resté à terre dans le froid - ou la chaleur - pour garder le contact radio avec le vélivole et attendre son tour, pendant que le copain évolue en lentes spirales ascendantes. Durant ces longues attentes, on joue aux cartes, on discute, ce sont des heures qui soudent le groupe. Le président de lassociation, forte personnalité, professeur dexpression à luniversité et acteur de théâtre, a lart et la manière de raconter les histoires de vaches et les autres aventures extravagantes et loufoques qui narrivent quaux vélivoles. Compte tenu de son moindre coût et de sa dimension sportive, le planeur est pratiqué par une population plus jeune et moins fortunée : les étudiants. Souvent, le père pilote un avion à moteur tandis que le fils pilote le planeur. Cela correspond à une sorte dascension sociale que daccéder au pilotage des avions à moteur. Le président rappelait dailleurs les vertus éducatives du vol à voile : " il faut se botter les fesses pour monter dans un planeur " ; il faut du temps et de lénergie pour sen occuper, le ranger, le nettoyer, le mettre sous housse, récupérer les vaches, et tout le reste. Autres passionnés daéronautique mais plus discrets, les Aigles Comtois modélistes se différencient du " vol grandeur " principalement par le budget investi : trois mille francs suffisent pour soffrir un modèle réduit de taille moyenne, quils construisent ou achètent comme les autres pilotes. Ils pratiquent le soir, sur la pelouse à lextrémité de laérodrome, à des horaires définis par les règlements municipaux à cause du bruit. Laérodrome de La Vèze organise régulièrement des meetings de modélisme où lon exhibe toute sorte de modèles de planeurs, davions à moteur. Les modélistes font bon ménage avec les pilotes davions grandeur nature, même sils ne les voient pas beaucoup; ils y comptent des amis. Les pilotes dULM sont encore plus discrets, ne pilotant que le week-end leurs " tondeuses ".
Lactivité de pilotage
Piloter dans lAéro-club est une activité de loisir, un sport. Lassociation permet une grande liberté de pratique à ses membres : il suffit de sinscrire sur le registre, de prendre les clefs de lavion, de procéder au tour dinspection de lappareil pour sy installer et décoller sans autre formalité pour une petite excursion au-dessus de Besançon, par des conditions météorologiques quon choisit les meilleures. On vient voler quand on a le temps, à lheure du déjeuner, ou après le travail, ou le week-end seulement. On peut aussi prendre des leçons à toute heure du jour. Il arrive quon parte en groupe faire la fête à 100 km, en Suisse ou en Allemagne, afin dentretenir les relations avec les aéro-clubs des environs, par delà les frontières. Plus rarement, on fait des randonnées aériennes jusquen Afrique. On " budgette " le voyage, puis on le réalise en sy mettant à plusieurs. Certains font de la compétition de voltige ou de vol à voile. Voler est une sensation particulière qui donne un plaisir intense, une détente délicieuse. Les mots qui reviennent le plus souvent dans la bouche des pilotes sont " rêve ", " plaisir ", " passion ". Être en lair, " partir la tête dans les nuages ", cest se dégager des ennuis terrestres, de la pesanteur quotidienne pour évoluer en toute liberté dans les cieux. Certains qualifient cet état de " prise de conscience métaphysique ". " On oublie les soucis, on est tranquille, la terre devient toute petite, les soucis restent en bas ". En lair, on se sent le maître, on se laisse griser par laltitude, " comme si lon escaladait le Pic du Midi. " Le pilote, en sélevant dans les nuages, quitte tout dun coup la société des hommes ordinaires, et en intègre une autre, privilégiée, qui le rend condescendant pour ceux du sol, les " rampants ". Dans les airs, il peut se prendre pour un demi-dieu, de ceux qui ont des ailes comme les anges ou les Walkyries. Cest en lair quil peut entrer dans la légende, alors que les terriens restent collés au sol, englués dans leurs problèmes . La dimension onirique imprègne limaginaire du pilote qui se définit lui-même comme un rêveur et un aventurier. Il aime raconter ses exploits aux autres, il prend le temps de le faire, un verre à la main (le bar prépare spécialement des cocktails sans alcool pour rester suffisamment sobre aux commandes de lappareil). Chaque pilote ajoute ainsi sa pierre au corpus mythologique transmis de génération en génération de pilotes. Ceci explique lexistence dune très riche littérature sur laviation et les exploits aéronautiques en général, à commencer par Saint-Exupéry, Richard Bach et bien dautres. Par contraste, le pilote doit être dune grande rigueur dans le respect du règlement, la vérification de lavion, la check-list. Cest une question de vie ou de mort, car une panne en plein ciel peut être fatale. La courte inspection générale qui précède obligatoirement le départ est aussi un moyen de sapproprier symboliquement laéronef, quand il ne lui appartient pas personnellement : tout pilote " fait le tour " de son avion avant de partir, que ce soit un Boeing ou un petit biplane, pour sassurer que la direction marche bien, quil ne manque pas une vis ici ou là... Les aviateurs disent volontiers quils pilotent " avec leur cul ", résumant de façon truculente ce rapport intime qui relie le pilote à sa machine, un contact tactile, sensitif, direct. Le pilote, assis sur son siège, avec aux pieds le " palonnier " (les pédales) et tenant dans la main le " manche à balai ", ressent profondément dans son corps toutes les trépidations de lavion, les soubresauts de la machine, ce qui lui permet de comprendre les réactions de laéronef à lenvironnement et de le guider. Aux débuts de laviation, alors que les avions bondissaient plus quils ne volaient encore, les pilotes devaient être des athlètes chevronnés pour réussir à faire décoller leurs engins. Emmanuel Chadeau dans Le rêve et la puissance raconte " lart du pilotage " que cétait à cette époque. " Maintenant cest de la voiture ", dit le chef pilote, ce nest plus si extraordinaire de voler. Pourtant il reste ces " sensations " particulières, dautant plus fortes que lavion est petit. Les pilotes de ligne ont à cause de cela moins de plaisir à voler. Lautomatisation du cockpit y rend la présence du pilote à peine nécessaire, lordinateur étant capable de manuvrer seul, et lavion est tellement lourd et massif que cela atténue toute sensation de voler. En résultat, ils sont assez frustrés et sinscrivent dans un aéro-club pour voler dans de " vrais " avions. Pas même le danger ne vient entacher le plaisir de voler. Daprès les pilotes, il est minime : " La phase la plus dangereuse est entre chez vous et laérodrome. On a plus de chance davoir un accident en voiture quen avion ". Ils insistent sur les qualités de lucidité que possède le pilote, pour agir vite dans les moments critiques, sur sa maîtrise de la machine. Pour ceux qui nont jamais été à un meeting aérien, voici un exemple dévolution spectaculaire en planeur, il sagit des " vrilles " : " sacrée sensation, laile qui est en haut décroche en premier, et on passe sur le dos tout dun coup. Au début on a très peur, ensuite on en refait. Le must est de déclencher sa vrille et de savoir larrêter, le nez exactement à tel endroit. Là on commence à prendre son pied, quand on maîtrise vraiment lavion. Lhomme dépasse alors loiseau car on na jamais vu doiseau sur le dos ".
Le parler des aviateurs
Le discours des pilotes conjugue un jargon technique aéronautique et un argot propre aux aviateurs. Ces expressions se transmettent à partir danecdotes enjolivées. En voici quelques échantillons. Lalphabet aéronautique : Alpha, Bravo, Charly, Delta, Echo, Fox(trot), Golf, Hotel, India, Juliette, Kilo, Lima, Mike, November, Oscar, Papa, Quebec, Romeo, Sierra, Tango, Uniform, Victor, Whisky, X-ray, Yankee, Zoulou. On indique limmatriculation des avions par des mots au lieu de lettres simples (lavion du Club dont le code est MZ sappelle Mike Zoulou). Ces associations de lettres et dimages créées par les aviateurs (de langue anglaise), évoquent certains thèmes : les voyages lointains (Lima, capitale du Pérou, le Québec, la Sierra...), laviation américaine (Yankee, Charly...), larmée (lUniform, les X-ray de la visite médicale...), la gloire et la célébrité (Bravo...), lhéroïsme (Oscar, Victor...), les bars (Whisky, Hotel, Tango...), les aventures amoureuses (Roméo et Juliette...), la peur (Papa...), lexcentricité (Zoulou...). Les tours de contrôle utilisent toujours ces codes, et le non-initié qui dans le cockpit de lavion écoute ces conversations radio, avec ces noms exotiques mêlés dindications très techniques, tombe dans un surréalisme inattendu. Autre thème de conversation, lenvironnement aérien, quand il nest pas décrit avec un jargon scientifique (phénomènes météorologiques, aérologiques, orographiques, ascendances turbulées, etc.), apparaît dans les expressions comme un gigantesque tube digestif qui malmène lavion : on parle de dégueulantes (un trou dair ou courant descendant ; le contraire est une pompe) ; sécraser, cest se vomir. Cet environnement aurait même des caractères sexués, comme la biroute, la manche à air. Une belle météo, avec de très bonnes conditions de vol, cest un temps de curé. Pour les planeurs, quand il y a de belles ascendances, on dit que ça pompe des plaques dégout (les courants ascendants sont tellement forts quils pourraient soulever ces lourdes plaques de fonte). Lascenseur à couillon, cest quand la forme de la pente provoque une ascendance qui permet de rester en lair sans se fatiguer. Quand le planeur parvient à rester en lair, on dit quil accroche (au plafond). Un avion décroche quand sa vitesse ne lui permet plus de voler (en dessous de 60 à 80 km/h avec les avions du Club). Lévolution de lavion dans les airs se traduit par les termes suivants : avoir du Badin, cest aller vite, le contraire davoir un Badin dans le coma : lavion ne va pas assez vite et risque de décrocher (le Badin porte le nom de son inventeur, cest un petit appareil qui mesure la vitesse, appelé aussi anémomètre). Avoir un Badin joufflu, cest prendre trop de vitesse. Un avion sur la tranche : fortement incliné, il commence à prendre de laccélération ; faire un virage en table de bistro, cest faire un virage facile où lavion reste horizontal, car le pilote est peu expérimenté et a peur de faire tomber lappareil . En voltige, se retourner la crêpe, cest passer sur le dos; prendre une gamelle, cest quand on ne contrôle plus lavion pendant un court moment; faire une patate, cest rater un looping. Aller aux pâquerettes, faire du rase-bitume, du radada, raser les moustaches (les pilotes sont censés arborer de belles moustaches), cest voler au ras du sol, en rase-mottes, ce qui est interdit car trop dangereux. Phase finale du vol, latterrissage est investi dune importance spéciale pour le pilote : premièrement il sait quil est " sauvé ", deuxièmement il lui faut terminer en beauté car cela impressionne les camarades et " cest très satisfaisant " pour lamour-propre. Pour cela, il y a toutes sortes de façons de qualifier le style de latterrissage, le sien ou celui des autres. Quelquun qui se pose trop loin ou trop long a mal calculé sa vitesse datterrissage : il a effacé toute la piste, ce qui est ennuyeux car il ne laisse plus de place pour se poser ensuite, comme si la piste avait disparu sous lavion (il faut remettre les gaz, et refaire toutes les manuvres). Quelquun qui a oublié de sortir le train datterrissage se vautre sur le gésier, au grand amusement des autres. Quelquun qui se pose doucement, sans rebond, latterrissage parfait, se pose sur des oeufs ; le contraire, cest emboutir la planète ou avec plusieurs rebonds faire un atterrissage de colonel (" Je ten compte trois ! " : les spectateurs ne manquent pas ensuite de donner leur appréciation). Il arrive quon redécolle pour exécuter un atterrissage plus réussi.
Un " montage " socio-technique
Comme nous lavons vu précédemment, dans lAéro-club les pilotes sont très proches de leurs avions. Ils entretiennent un rapport physique et corporel à la machine. Ils en sont tellement proches quils finissent par se fondre avec eux. En apparence, il y a peu de ressemblance entre le pilote, matière vivante et pensante, et laéronef, masse de métal et de plastique inanimée. Mais du point de vue social et de limaginaire, la différence est déjà beaucoup moins nette. En premier lieu, le langage des pilotes montre leur tendance à animer la machine (littéralement, à lui donner une âme), et au contraire à se transformer eux-mêmes en machine, par une sorte dhomogénéisation de la matière dans le tout compact, dans lunité de sens que forme le pilote avec (dans) son avion. Dautre part, dans lorganisation sociale du Club, il est clair que nimporte qui ne conduit pas nimporte quel avion, que ceux-ci, loin dêtre seulement manipulés, sont aussi des acteurs sociaux, ce qui amène à penser lobjet comme un " hybride socio-technique ", selon le mot de Bruno Latour . Lavion, dans limaginaire langagier des pilotes, est logiquement apparenté à la famille des oiseaux, mais cest un oiseau au corps hybride : les coucous de Thise ont des plumes aux ailes, un gésier, une queue. Par ailleurs, ils nont pas de bec mais un nez, pas de bouche mais des cure-dents (lhélice) comme les hommes. Ils ont même des poux : un morpion de carlingue est une personne qui ne rate pas une occasion de faire un tour en avion. Un avion qui grimpe aux arbres, comme sil avait quatre pattes est un avion qui a une forte puissance ascensionnelle. Un planeur qui a du mal à sélever gratte ou morpionne la pente. Les planeurs se reposent, comme les petits dhomme, dans des berceaux. Une observation plus poussée aurait pu peut-être faire apparaître une anatomie plus sophistiquée de lavion, comme cest le cas pour le kayak dans limaginaire esquimau : une partie se nomme la vulve, une autre le pénis, etc. . Ces mots tirés du registre animalier ou humain et transposés à lavion tirent leur origine, évidemment de leur ressemblance avec des éléments de lavion, mais surtout de la représentation globale que le pilote a de sa machine : prolongement de son bras, outil obéissant par lintermédiaire duquel le pilote est mis en contact avec son environnement aérien et peut apprendre à le connaître, jouer avec, comme laveugle explore le monde avec sa canne. Lavion est en ce cas le membre qui manque à lhomme pour voler, et qui, depuis son invention, le complète enfin. Dautres expressions montrent en effet que le pilote élargit son enveloppe corporelle à la carcasse de lavion ; alors le pilote et lavion font un. En atterrissant doucement, sans rebond, lavion fait un kiss landing, il embrasse le sol, comme un geste tendre du pilote pour sa terre nourricière. Lavion qui se pose trop loin devient un monstre vorace : il a bouffé toute la piste ! On dit que ça booste aussi bien pour un pilote en forme que pour un moteur qui marche bien. Un bel avion devient digne de qualités humaines, ou du moins animales. Par contre, un mauvais avion redevient de la matière inerte, une machine (ce quil na cessé dêtre) : un tacot, une trapanelle, une lampe à souder, un fer à repasser lourd et peu maniable. Parallèlement à lanimation de la machine, le vocabulaire des pilotes laisse apparaître une " machinisation " de lhomme. On dit par exemple pour un pilote qui na pas lair dans son assiette quil na pas tous ses tours (de moteur) ou bien quil marche en IFR (Instrument Fly Rules : sans visibilité, vol aux instruments, au radar), quil ne contrôle pas tous ses paramètres. On appelle les pilotes âgés de vieilles tiges (...de fer ; ce nest pas péjoratif : il existait lAssociation des Vieilles Tiges à Thise). Ainsi, dans leur imaginaire, les pilotes forment avec leur avion un tout. Par osmose, ils se transmettent réciproquement leurs caractéristiques : lavion devient humain, et lhomme devient une machine sophistiquée. Familiers du Club, objets dinvestissements émotionnels grandissant avec les années (chaque membre se souvient des péripéties de tel ou tel avion du Club), les avions quittent rapidement leur statut de marchandise importée pour devenir membre du Club à part entière. Lachat dun avion est une affaire qui concerne tout le Club ; chacun des membres peut dire son mot. Il aurait été intéressant de comprendre comment se porte le choix sur tel ou tel type davion, quels enjeux sociaux se nouent. La construction de lavion dans le hangar ne crée-t-elle pas de nouveaux liens entre les membres ? Elle pourrait presque prendre la forme dun chef-duvre compagnonnique, consécration de la carrière de pilote. Ceux qui finissent par posséder un avion acquièrent grâce à lui un autre statut social.
Conclusion
Appartenir à lAéro-club de Thise, et plus largement être pilote, cest faire partie dune micro-société quune sociabilité spécifique lie au monde de laéronautique. Les pilotes ont le sentiment de faire partie dune grande famille, au sens figuré comme au sens propre, puisque on est souvent pilote de père en fils. Leur point commun est la passion de voler. Désir de distinction et souci de transmission y sont intimement mêlés. A Thise, on pérennise lhistoire, dans la tradition des premiers aviateurs, à labri de hangars vénérables. De nombreux membres inscrits depuis plus de vingt ans sont les gardiens de la culture du groupe. Pourtant, on peut se demander comment se combinent continuité et évolution de lAéro-club avec les événements politiques et économiques de la région. Y a-t-il changement social ? Le terrain daviation est de façon latente menacé par la promotion immobilière, les pilotes de ligne, autrefois les stars du système, connaissent le chômage, on cherche à muséifier le hangar, à lui donner le statut de monument historique pour le préserver du temps, le transport aérien se démocratise et se transforme à grande vitesse... La région de Besançon est riche en aérodromes. Il y en a huit : Dijon, Vesoul, Belfort, Pontarlier, deux à Mulhouse, et deux à Besançon. Peut-être sont-ils même en surnombre ? La réglementation, daprès le chef pilote, est de plus en plus contraignante et tend à tuer laviation légère en augmentant sans cesse les coûts de vol. Cela va devenir trop cher pour les petits propriétaires. " On fait faire des tours de piste réglementaires, explique-t-il, des approches de type avion de ligne, plus plates, avant latterrissage ; on oblige les avions à circuler dans certaines zones, les équipements sont de plus en plus coûteux (transpondeur, radio, etc.). Cela peut dissuader les gens de faire de lavion. " De plus, des lobbies se forment contre les aérodromes à cause des nuisances sonores ; les gens qui ont nouvellement emménagé aux alentours sont les plus irascibles. La croissance de la ville, lencombrement des voies aériennes, etc. rendent la survie de ces aéro-clubs incertaine. Mais tous ces obstacles sont-ils des menaces réelles ou viennent-ils renforcer la beauté de lenvol, vrai défi à toutes les pesanteurs ?
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